Changer après greffe
- Médicaments immunosuppresseurs : provoquent des variations d’humeur, d’appétit et du sommeil, souvent réversibles après ajustement et surveillance médicale.
- Complications médicales : infections et déséquilibres biologiques peuvent altérer cognition et humeur, détectables et traitables, avec bilans biologiques et consulter l’équipe médicale.
- Facteurs psychosociaux : culpabilité, peur ou adaptation expliquent souvent les changements perçus et justifient un accompagnement psychologique et soutien familial.
Les récits de personnes qui affirment avoir changé après une greffe — goûts nouveaux, habitudes modifiées, souvenirs et préférences surprenants — suscitent émotion et interrogation. Ces témoignages circulent largement sur Internet et dans les médias, mais il est important de distinguer l’anecdotique de l’étayé scientifiquement. Cet article passe en revue les hypothèses courantes, le niveau de preuve disponible et les recommandations pratiques pour les patients, les proches et les soignants.
Hypothèses explicatives et niveau de preuve
Les propositions pour expliquer des changements de personnalité après une transplantation se regroupent en plusieurs grandes catégories : biologiques directes, effets des traitements, complications médicales et facteurs psychologiques ou sociaux. Le niveau de preuve varie fortement selon chaque piste.
Mémoire cellulaire ou transfert d’éléments « identitaires »
La théorie de la mémoire cellulaire part du postulat que des informations stockées dans l’organe transplanté pourraient influencer le receveur. Cette idée est surtout alimentée par des anecdotes et des cas isolés. Sur le plan scientifique, il n’existe pas aujourd’hui de démonstration robuste d’un transfert de souvenirs ou de traits de personnalité par un organe. Les expérimentations biologiques chez l’humain sont impossibles ou éthiquement contestables, et les études disponibles sont généralement de faible taille, mal contrôlées et sujettes à des biais de confirmation et de publication.
Effets directs des médicaments immunosuppresseurs
La piste la mieux documentée concerne les médicaments administrés après une greffe. Les corticoïdes peuvent provoquer des variations marquées de l’humeur, de l’appétit et du sommeil ; les inhibiteurs de la calcineurine (cyclosporine, tacrolimus) et certains autres immunosuppresseurs sont associés à de l’anxiété, des troubles du sommeil et parfois à des symptômes neuropsychiatriques. Ces effets peuvent apparaître rapidement après le début d’un traitement et s’atténuer après ajustement posologique ou changement de molécule. Le niveau de preuve ici est modéré à élevé, et la gestion médicamenteuse est une piste concrète d’intervention.
Complications médicales et facteurs neurobiologiques
Des complications postopératoires (infections, déséquilibres métaboliques, insuffisance rénale ou hépatique temporaire) peuvent altérer la cognition et l’humeur. Certaines infections opportunistes ou des perturbations électrolytiques provoquent confusion, irritabilité ou apathie. Ces perturbations sont généralement identifiables par des bilans biologiques et peuvent être corrigées. Le lien entre santé organique et état mental est bien établi en médecine.
Facteurs psychologiques et sociaux
La greffe est un événement majeur : sentiment de dette envers le donneur, culpabilité, peur du rejet, pression de l’entourage, bouleversement du rôle social. Ces éléments favorisent la dépression, l’anxiété ou des changements comportementaux. La personnalité perçue comme « différente » peut aussi résulter de l’adaptation à une nouvelle réalité de vie. Le niveau de preuve pour l’influence psychologique est élevé et soutient l’importance d’un accompagnement psychothérapeutique.
Que disent les études ?
Les revues systématiques montrent que les résultats sont fragmentés. Les études quantitatives de qualité, avec groupes témoins et suivi longitudinal, restent rares. Beaucoup de travaux se bornent à décrire des séries de cas ou à utiliser des questionnaires non standardisés. La conclusion générale des revues est prudente : on observe des variations d’humeur et de comportement après greffe, souvent liées aux traitements ou au contexte psychosocial, mais il n’existe pas de preuve solide d’un transfert d’identité durable via l’organe.
Recommandations pratiques pour patients et proches
Si des changements sont observés après une greffe, voici quelques étapes concrètes à suivre :
- Documenter précisément l’apparition des symptômes : date, nature, contexte (début d’un traitement, infection, épisode postopératoire).
- Consulter l’équipe de transplantation pour vérifier les traitements en cours et envisager un ajustement des médicaments s’il existe des effets indésirables connus.
- Réaliser un bilan médical complet (biologie, fonction rénale/hépatique, dépistage d’infections) pour éliminer une cause organique réversible.
- Demander un avis psychiatrique ou psychologique si les troubles persistent, s’aggravent ou si des idées suicidaires apparaissent.
- Envisager un soutien psychothérapeutique pour le patient et la famille afin de travailler sur le deuil, la culpabilité et l’adaptation au nouvel état de santé.
Que faire face aux récits médiatiques ?
Les histoires émotionnelles attirent l’attention mais ne remplacent pas la preuve scientifique. Il est utile de garder un esprit critique : rechercher si le récit a été vérifié cliniquement, connaître l’évolution à long terme du cas, et éviter de généraliser à partir d’un ou deux témoignages. Les équipes médicales recommandent un suivi multidisciplinaire intégrant médecins, psychiatres, psychologues et travailleurs sociaux.
Recherches futures et conclusion
Des études mieux conçues, avec suivi longitudinal et comparateurs appropriés, sont nécessaires pour préciser l’origine des changements observés après greffe. À ce jour, la meilleure interprétation scientifique lie surtout ces changements aux médicaments, aux complications médicales et aux facteurs psychologiques plutôt qu’à un transfert de mémoire via l’organe. En pratique, la vigilance clinique, le dialogue ouvert avec l’équipe soignante et l’accompagnement psychologique restent les mesures les plus utiles pour aider les patients et leurs proches.

